La non-scolarisation et les écoles-libres
Alexander Sutherland Neill est un éducateur avec une
formation de psychanalyste. Il fonde en 1927 une école, Summerhill, en
Angleterre. Les principes aux fondements de cette école sont la liberté et
l’autogestion; c’est l’enfant qui est le maître de sa formation. A.S. Neill
pensait que les enfants n’apprennent vraiment que lorsqu’ils ont envie
d’apprendre.
La liberté à Summerhill, c’est aussi le rejet de l’autorité
de l’expert, de l’enseignant qui «possède le savoir». A.S. Neill postulait que le système scolaire traditionnel forme
des individus facilement manipulables et dociles, en conformité avec les
attentes d’une société de consommation. Si je m’intéresse à la
non-scolarisation (unschooling), c’est parce qu’il s’agit plus d’une
philosophie appliquée que d’une méthode d’enseignement. Cette philosophie, que
je tente de vivre dans mon quotidien avec mon fils aujourd'hui âgé de 15 ans,
est également celle que l’on retrouve dans les écoles-libres. Je crois que
cette approche de la vie et du développement des enfants favorise
l’indépendance d’esprit, la confiance en soi et le plaisir de vivre. Au
fondement de la pensée de A. S. Neill il y a une philosophie libertaire de
l’éducation dans laquelle s’inscrit John Holt qui inventa le terme unschooling
dans les années 70, en discutant avec Ivan Illich, le génial auteur du livre
Une société sans école. Vivre la non-scolarisation avec mon fils nous permet
d’aller bien au-delà de la simple accumulation de savoirs. Déjà en 1842, le
libertaire Max Stirner mentionnait que:
«Ce n’est pas le savoir qui doit être inculqué, c’est la
personnalité qui doit parvenir à son propre épanouissement».[1]
John Taylor Gatto qui a enseigné pendant vingt-six ans, est
aujourd’hui un virulent détracteur de l’institution scolaire et croit que la
non-scolarisation est une solution pour un changement radical, pas uniquement
en matière d’éducation, mais pour l’ensemble de la société. Il postule que les
étudiants apprennent à ne pas critiquer l’autorité et finissent par avoir une
foi dogmatique envers les experts et les politiques gouvernementales. La
scolarisation produit également de bons consommateurs et n’a pas intérêt à
développer la pensée critique et la créativité des étudiants, autrement ce
système économique et politique s’effondrerait de lui-même en l’absence de
stupides consommateurs :
« La bêtise des masses est vitale pour les sociétés
modernes. Maintenant, les gens bêtes ne sont plus seulement ignorants; ils sont
les victimes de non-réflexions de deuxième main. Les gens bêtes sont maintenant
bien informés sur les opinions du magazine Time et sur celles de CBS; leurs
travail de réflexion consistent à choisir quelles pensées préconçues ils
préfèrent. »[2]
Illich va également s’intéresser aux rapports existants
entre l’école et la société. Il mentionne dans Une société sans école que c’est
dans la vie que l’on apprend, pas à l’école. Véritable cri d’alarme, il affirme
que le désastre de notre temps est celui d’un monde scolarisé qui fabrique des
individus manipulés par l’école institutionnalisée soumise à une logique de
productivité. L’école institutionnelle des sociétés industrielles avancées, se
présente comme un monopole ayant une fin en soi : aliéner l’individu et
procéder à une capitalisation du savoir. Il affirme également que l’école est
un moyen de contrôle social. Dans une lettre à Ivan Illich en 1972, John Holt a
écrit :
« Je travaille à faire advenir le changement que nous
voulons pour une société conviviale, vous et moi avons différentes fonctions;
vous êtes une sorte de prophète et moi je serais plutôt un tacticien. »[3]
Holt passera le reste de sa vie à imaginer et à tenter de
créer une façon de parvenir à un changement de paradigme en éducation. Après
avoir enseigné pendant des années, Holt considérait que les écoles (qu’il assimilait
à une prison) ne pouvaient pas être réformées. En 1977, il créa le magazine
Growing without schooling et, en bon tacticien, expliqua et démontra comment
passer de la scolarisation (et non l’éducation) à la non-scolarisation,
unschooling, un néologisme qu’il inventa à la place du mot d’Illich
deschooling, (déscolarisation), parce qu’il trouvait que ce mot créait plus de
confusion que de compréhension. Ce terme, unschooling défini comment vivent et
apprennent les familles en dehors des écoles au curriculum compulsif et
institutionnel. Holt n’excluait pas la possibilité pour les unschoolers
d’employés certains curriculums ou de suivre des cours avec une approche
traditionnelle de l’enseignement, mais ce qui est déterminant, c’est le fait
que c’est l’enfant qui choisi quoi, quand, pourquoi et comment il va faire ses
apprentissages. L’enfant est responsable et en contrôle de sa propre éducation.
Cette approche postule que l’apprentissage, comme la motivation, est
intrinsèque à l’individu. L’apprentissage commence et part de soi. Apprendre ne
devrait pas être inféodé à un corpus de savoir pré-déterminé répondant à une
demande sociétale. Le rôle des parents est d’encourager la curiosité des
enfants, de les assistés dans leurs recherches, projets et expériences. Par le
terme unschooling, Holt entendait :
« C'est aussi connu sous les appellations suivantes :
apprentissage autodirigé, centré sur les intérêts des enfants, apprentissage
naturel, organique. Plus tard le terme non-scolarisation est devenu associé à un
type d'éducation à domicile qui n'utilise pas de curriculum fixe et unique. Je
définis la non-scolarisation comme le fait d'accorder aux enfants un maximum de
liberté dans le contexte d'apprentissage, du moins tant que les parents se
sentent confortables. Il s'agit de vivre et d'apprendre ensemble, de poursuivre
intérêts et questionnements au moment où ils surviennent. Ceci est la façon
dont nous apprenons avant d'aller à l'école et la façon dont nous apprenons
lorsque nous quittons l'école pour entrer sur le marché du travail. Poursuivre
ses intérêts peut amener l'enfant à lire des textes, prendre des cours, ou
faire des projets, mais la différence signifiante est que ces activités seront
choisies et pratiquées librement par l'apprenant. Ces activités ne seront pas
dictées, imposées à l'enfant à travers un curriculum qui déterminera à quel
moment spécifique et à quel endroit en particulier ces apprentissages doivent
être réalisés, quoique les parents vont certainement influencer et guider les
choix de leurs enfants. La non-scolarisation est la façon naturelle
d'apprendre. Ce qui ne veut pas dire que les enfants non-scolarisés ne vont
pas, par exemple, s'inscrirent dans des classes traditionnelles ou utilisées
des livres et du matériel scolaire. Apprendre à lire ou à résoudre des
équations quadratiques ne fait pas partie d'un processus "naturel",
mais les enfants vont faire ces apprentissages lorsque cela fera du sens pour
eux, et non pas parce qu'ils ont atteint un certain âge décidé arbitrairement
par une autorité. Ce qui fait en sorte qu'il n'est pas rare de trouver un
enfant non-scolarisé qui à huit ans a acquis des connaissances complexes en
astronomie et un autre qui a dix ans vient d'apprendre à lire. »[4]
La non-scolarisation tient donc plus d’un processus que d’un
contenu en tant que tel, le processus d’apprendre à se connaître soi-même étant
primordial.
La pensée autonome
Développer l’esprit critique des enfants leur permet de
développer une pensée autonome. Autosnomos : «qui se donne à soi-même sa loi».
Castoriadis mentionne que se donner à soi-même sa loi, cela veut dire qu’on
pose des questions et qu’on n’accepte aucune autorité. L’autonomie dans le
domaine de la pensée c’est d’abord l’interrogation. Accorder de l’importance
aux questions (nombreuses !) de mon fils, prendre le temps de l’écouter quand
elles surviennent (même avec un pied en l’air sur un escabeau, ou lorsque je
suis plongée dans un livre), l’aider en le guidant dans ses recherches,
l’assister dans ses expérimentations et le voir, avec plaisir, valider,
invalider, nuancer, complexifier ses solutions et réponses, m’octroient le
privilège d’assister à la naissance et à la formation de sa pensée critique, de
sa personnalité, de son être. Illich retenait ultimement de l’école institutionnelle
sa fonction d’unification des individus, la fonction d’aliénation de la
scolarisation :
«Prisonnier de l’idéologie scolaire, l’être humain renonce à
la responsabilité de sa propre croissance et par cette abdication, l’école
conduit à une sorte de suicide intellectuel».[5]
La valorisation de l’interrogation va de pair avec une
valorisation de la liberté d’actions. Krishnamurti prétend que les individus
ont besoin de déterminer eux-mêmes, pour eux-mêmes, ce qui fait du sens dans
leur vie.
« Vivre signifie trouver ce qui est vrai pour soi-même, et
vous pouvez le réaliser seulement dans un contexte de liberté. ».[6]
Je me souviens d’un matin très tôt en avril, Loïc avait
autour de trois ans. Il voulait se déchausser et aller pieds-nus jouer dans le
ruisseau. J’eus beau lui dire que les glaces étaient parties depuis peu, lui
constatait une superbe journée ensoleillée et se souvenait d’avoir joué dans
l’eau «avant l’hiver». Je persistais en expliquant qu’il devrait patienter : «
Mon petit Loup, l’eau du ruisseau vient d’une source souterraine et la terre
garde encore en elle la froidure de l’hiver : elle n’a pas eu le temps de se
réchauffer ». Rien à faire : il tape du pied, se fâche, se sent brimé. «OK
Loïc, il n’y a rien comme faire l’expérience par soi-même, vas-y!». Si tôt
déchaussé, si tôt dans l’eau, aussitôt en pleurs... Comment expliquer à
quelqu’un qui ne l’a jamais vécu, expérimenté par lui-même, que l’eau glaciale
paralyse les jambes aussi sûrement qu’un étau. Comment expliquer, par exemple,
à quelqu’un qui, venant d’un pays chaud, n’ayant jamais connu l’hiver à -35
degrés celsius, que ce froid «brûle» les joues et les doigts et que la
métaphore avec le feu est appropriée!?! Loïc est ressorti du ruisseau, a remis
ses chaussures... et a par la suite attendu en mai, chaque année, pour aller de
nouveau jouer dans le ruisseau : son opinion était faite sur ce sujet !
Marike Reid-Gaudet,
Article paru en janvier 2012 dans le journal "At The Heart of Resistance" / « Au Coeur de la Résistance » de l’Université Concordia.
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[1] M. Stirner, Le faux principe de notre éducation , 1842:
http://apache-editions.blogspot.com/2010/03/stirner-le-faux-principe-de-notre.html
[2] J.T.
Gatto, Dumbing us down : The Hidden Curriculum of Compulsory Schooling,
Philadelphia : New Society Publishers, 1992, page 26.
[3] J.
Holt, Teach Your Own, Perseus, 2003, page 60.
[4] J. Holt Op. cit, 2003, page 61.
[5] I. Illich, Une société sans école, Seuil 1971, page 106.
[6] Krishnamurti, De l'éducation, Delachaux et Niestlé
Éditeurs, 1972.